Entre endormir ou énerver son lecteur (dans les textes professionnels), l’assommer d’un bon coup ou l’irriter à petit feu, que vaut-il mieux pour le perdre ? La charité juge l’assommoir plus humain. Certains jugeront aussi plus politique de mettre le lecteur dans son tort : on est toujours un peu coupable de s’endormir, même devant 500 pages de description de normes Iso90035672. Le lecteur honteux oublie d’en vouloir à l’auteur de l’avoir ennuyé. D’autant qu’un petit somme vaut parfois quelques rêves agréables dont le dormeur vous tiendra gré. En revanche, il gardera longtemps une dent contre quelqu’un qui lui aura paru cuistre, prétentieux, pédant. Alors, anesthésier un lecteur par l’ennui d’un texte interminable et inintéressant ou exacerber son impatience par des phrases mal tournées et maladroites, un contenu flou et dilué, des digressions mal venues, des provocations obséquieuses ?… Parfois, on veut faire payer à un lecteur inattentif et distrait tout le mal qu’on se donne à rédiger. Évidemment, impossible d’écrire noir sur blanc : lecteur, je vous méprise, je vous déteste, etc. Voici quelques petits trucs en vrac pour l’irriter au maximum sans en avoir l’air.
1. Donnez lui des leçons : commencez toutes vos phrases par il faut, il convient, on doit…
2. Pour affirmer une évidence, utilisez « sembler » « paraître », au conditionnel : « il semblerait que le dollar continue encore à baisser cette semaine ». En revanche, énoncez le contestable, le discutable et même l’improbable sans jamais avoir l’air de douter de votre opinion. Omettez d’argumenter chiffres et faits à l’appui, ou alors, encore plus énervant, utilisez des graphes qui disent autre chose que votre message, voire le contraire. N'oubliez pas de saupoudrer vos phrases de "or", "donc", "en effet", "par conséquent" qui rendent furieux tout lecteur s'embarrassant de logique.
3. Truffez vos phrases d’acronymes et de sigles : ils embrouillent, fatiguent, éreintent. Et personne ne peut vous en vouloir de les utiliser, car ce n’est pas vous qui les avez inventés.
4. Utilisez des adjectifs qualificatifs « important, fameux, bien connu, remarquable, historique » en citant des personnages ou des faits que personne ne connaît (vous faites passer le message au lecteur qu’il n’est qu’un béotien), ou au contraire que tout le monde connaît (vous lui donnez l’impression que vous le prenez pour un ignare).
5. En général, écrivez comme si votre lecteur était un idiot. Rajoutez-lui des fautes d’orthographe pour vous mettre à sa portée, rappelez-lui des choses qu’il connaît, omettez les informations qui le concernent, généralisez, digressez, racontez-lui des salades mais attention, ne vous mouillez jamais !
6. Mettez des majuscules à tous les mots, surtout à Directeur Général, Président, Départements des Ressources Humaines, etc. Moquez-vous en revanche des majuscules qui modifient le sens des mots : État, Dieu, Première Guerre mondiale, etc.
7. Remplacez un mot sur trois par un mot anglais. Remplacez les mots simples par des mots compliqués : méthode par méthodologie, technique par technologie, idée par avancées conceptuelles, etc. Inspirez-vous des traités de socio-linguistique pour écrire des âneries en ayant l'air de prendre votre lecteur au sérieux.
Et plein de choses encore !





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